MEMOIRES DE MAÎTRES, PAROLES D'ELEVES

"En janvier 2001, Radio France a demandé à ses treize millions d’auditeurs de prendre la plume pour "écrire au professeur ou à l’élève qui a marqué leur vie, en bien ou en mal". Plus de deux mille lettres et des centaines de souvenirs de cartables (bulletins, cahiers, boîtes à souvenirs) sont arrivées sur le bureau de Jean-Pierre Guéno, comme un concentré d’émotions pures. Ce recueil ( publié dans la collection Librio) n'avait pas la prétention de résumer l'univers de l'école, mais les lettres qui le composent, souvent drôles, parfois poignantes, brossent un étonnant portrait de famille dans lequel chacun saura se reconnaître" (Lire la suite ICI )

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J'ai pris connaissance de cet appel un peu tard. Pourtant, quelques temps auparavent ,j'avais rédigé ces quelques lignes, histoire d'apaiser mon coeur ...Je vous les livre aujourd'hui...

Souvenirs d'école

En 1960 j'avais 9 ans. Nous venions de déménager de la Rochelle vers le petit village de Conches en Ouche en Normandie. Nous quittions une ville dynamique, jeune, sur laquelle soufflait un vent particulier dû à la présence d'une base américaine au cœur de la cité. Nous étions heureux, très heureux.
Et puis la vie nous a conduit à quitter cet endroit pour nous retrouver du jour au lendemain dans une petite bourgade très jolie, très typique certes, mais à l'époque, tranquille, trop tranquille où il nous fût impossible de nous intégrer,
n'étant pas originaires de la région...

A la Rochelle, primaire et secondaire partageaient les même locaux et l'ambiance y était très agréable.
Mes maîtresses d'alors je les ai oubliées, je veux dire par-là que je n'en ai que peu de souvenirs, ni mauvais ni bons .
J'ai des souvenirs de jeux dans la cour, d'une copine qui s'appelait Hélène. Mon seul mauvais souvenir est celui d'une tornade qui nous avait contraintes à quitter les classes préfabriquées pour nous réfugier dans les bâtiments en "dur ".
Un coup de vent avait soulevé un arbre pour le déposer sur le toit du gymnase provoquant la panique.

Arrivée en Normandie, pour moi c'est l'enfer qui commence. Je rentre dans une nouvelle école à la rentrée de janvier. Je suis inquiète de faire cette rentrée en cours d'année. La réalité s'avérera plus pénible que je ne le redoutais. Je suis en 8ème, l'équivalent du CE2. La maîtresse, Melle Légony, la seule dont je ne pourrais jamais oublier le nom, n'apprécie pas cette arrivée en cours d'année. J'en ai immédiatement conscience par ses réflexions méprisantes. Sa façon d'enseigner basée sur la répression et l'humiliation ne ressemble pas à ce que j'ai connu jusqu'alors.

Bien sûr elle n'en est pas au même point du programme scolaire. C'est le début d'un calvaire qui va durer 6 mois à plein temps suivi de deux années difficiles dans cette école. La délivrance viendra enfin en 6ème (le collège mixte où je me suis épanouie). Je ne comprenais rien au calcul tel que cette institutrice l'enseignait . Je n'ai pas souvenir, durant le premier trimestre à La Rochelle, d'avoir peiné, souffert, devant les problèmes de calcul.
C'est comme si tout à coup un mur s'était dressé face à moi.
Rien que de savoir ce que je risquais à ne pas savoir faire mes exercices m'empêchait de réfléchir.
Ce que je risquais ? C'était de voir la page arrachée de mon cahier épinglée dans le dos et d'avoir à faire le tour des arbres (un rectangle de 30m X 10m) dans la cour, pendant toute la récréation, avec interdiction de parler aux autres élèves en train de jouer : on faisait le "piquet".
L'humiliation totale ... on se serait cru en Chine durant la révolution culturelle.
Les autres humiliations, car à ce stade on ne peut plus parler de punitions, c'était d'avoir la bouche scotchée si on avait le malheur d'adresser la parole à une voisine, c'était de devoir s'asseoir sur l'estrade, au pied du bureau de l'institutrice face à toute la classe, c'était de se faire tirer l'oreille avec une rare violence, c'était de recevoir une gifle avec la pierre de la bague de l'institutrice placée côté paume.


Mes parents ont vite réagit et mis à part le récurant piquet dans la cour avec la feuille épinglée et l'estrade, elle ne m'a pas frappé. Mais il n'y avait pas que les violences physiques, il y avait les moqueries, les quolibets, les humiliations verbales terribles qui tombaient comme un couperet. Je me rappelle que ma mère (ou une voisine) venait nous chercher à l'école ma sœur et moi, et cette institutrice se moquait de cela d'autant que je ne pouvais jamais sortir à l'heure vu que j'avais toujours un exercice de calcul à recopier sur le cahier, le soir après l'école. Ma mère venait donc souvent me récupérer dans la classe. J'étais, en général, en larmes. Je ne voulais plus aller à l'école. Mes parents sont allés jusqu'à l'académie pour se plaindre de ces mauvais traitements. Rien n'y a fait. Cette brave femme a fait toute sa carrière tranquille en ayant fait beaucoup de dégâts. Elle a fait de moi comme de bien d'autres, une handicapée des chiffres ! J'ai toujours aimé les matières scientifiques mais je n'ai jamais pû faire le moindre calcul.


Il y avait dans la classe une enfant, Annie, qui était handicapée mentale, et cette femme, qui n'avait rien compris, prenait un malin plaisir à l'humilier en lui posant des questions auxquelles la pauvre enfant ne pouvait absolument pas répondre : De quelle couleur était le cheval blanc d'HenriIV ? Annie ne comprenait pas pourquoi la classe riait et se moquait d'elle. C'était terrible. Annie était une voisine et je savais qu'elle était différente des autres filles de la classe.

Cette institutrice reste présente dans ma mémoire à jamais. Mes enfants sont allés bien sûr en primaire et j'ai été d'une vigilance absolue. En moyenne section de maternelle mon fils aîné s'est retrouvé avec une maîtresse du même acabit. Je l'ai retiré de l'école après avoir tenté en vain de discuter avec cette femme. Il n'était pas le premier enfant à partir de l'aveu même de la directrice de l'école, pourtant cette institutrice était "couverte par l'académie ".
Les choses ont progressé mais on est pas à l'abri d'enseignants
qui n'ont pas investi leur profession ni la "mission" dont ils sont dépositaires.
Malgrè tout, Institutrice, instituteur, reste pour moi un des plus beaux métiers du monde...